Présentation

Recherche

Texte Libre

Lundi 30 novembre 2009 1 30 /11 /2009 01:05

Comment fonctionne la compensation carbone? Ce procédé est-il utile dans la lutte contre le réchauffement climatique? Augustin Fragnière, enseignant-chercheur à l'Université de Lausanne, nous éclaire sur cette pratique au succès croissant.

Vous avez peut-être déjà entendu parler de la compensation carbone? Yann Arthus-Bertrand a popularisé ce concept, à la télévision: pour compenser les émissions de CO2 générées par ses programmes (transport des équipes, logistique, etc.), la production finance des projets "propres". Certaines compagnies aériennes permettent également à leurs passagers de participer, sous forme de dons, à des projets dans le domaine des énergies renouvelables, de l'efficacité énergétique ou de la reforestation. Ils compensent ainsi les émissions de CO2 de leur vol. Tout le monde peut en fait acheter des "crédits carbone", par le biais de prestataires, pour "compenser" son impact sur l'environnement. Ce procédé est-il vraiment efficace pour lutter contre le réchauffement, ou s'agit-t-il d'un moyen de s'acheter une bonne conscience écolo? Les explications d'Augustin Fragnière, enseignant-chercheur à l'Université de Lausanne.

Qu'est-ce que la compensation carbone ?

La compensation propose de "neutraliser" les émissions de gaz à effet de serre (GES) par l'achat de "crédits carbone". Ces crédits correspondent à des réductions d'émissions le plus souvent obtenues dans les pays en développement par le biais d'énergies renouvelables, du captage et de la destruction de gaz à effet de serre, de la plantation d'arbres, etc. Chaque crédit correspond à une tonne de CO2 en moins dans l'atmosphère. Il suffit théoriquement d'acheter un nombre de crédits équivalent à l'ensemble de ses propres émissions pour pouvoir se prétendre "climatiquement neutre". Il faut bien distinguer le marché de la compensation institutionnalisée lié au protocole de Kyoto (le Mécanisme pour un développement propre ou MDP, qui s'adresse aux grandes entreprises des pays occidentaux), et le marché de la compensation volontaire qui s'adresse à tout un chacun.

 

Le calcul de la quantité de GES émise par une activité particulière ne peut être exact en raison de la variabilité des paramètres à prendre en compte. La meilleure preuve en est que pour un vol en avion, par exemple Paris/New York, les résultats obtenus auprès de différents prestataires de compensation varient du simple au quadruple. Quant au calcul consistant à déterminer la quantité de GES économisée par un projet de compensation, il ne peut l'être non plus, dans la mesure où il se base sur des scénarios d'anticipation des émissions de GES entachés d'incertitude.

Comment est régulé ce marché ? Existe-t-il des labels clairement identifiables par les consommateurs?

Le marché institutionnalisé est régulé par les Nation unies qui édictent un certain nombre de règles et de marches à suivre, ce qui n'ôte pas grand chose aux problèmes de calcul déjà mentionnés. Le marché de la compensation volontaire a vu le jour spontanément et n'est donc pas du tout régulé. On y trouve des prestataires et des projets de compensation de toutes les qualités, du pire au meilleur. Mais il existe en effet différents labels qui proposent des critères de qualité. On peut même dire que ceux-ci prolifèrent. On en compte actuellement une vingtaine dont les plus connus sont le Voluntary Carbon Standard (VCS) et le Gold Standard. Ce manque d'unité et de régulation est une faiblesse, car il est difficile pour le consommateur de trier le bon grain de l'ivraie.

Cette méthode, présentée comme un système de vases communicants irréprochable, ou le terme de "neutralité carbone" avancé par les prestataires, ne vous paraissent-ils pas abusifs ?

Compte tenu des problèmes de calcul, il est clair que cette présentation de la compensation est abusive. C'est malheureusement la vision qu'en donne l'énorme majorité des prestataires. Le terme même de "compensation" suggère qu'un équilibre parfait est atteint entre GES émis et GES évités, ce qui ne correspond pas à la réalité des faits. Et lorsqu'on voit que le résultat des calculs peut varier d'un facteur quatre, ce n'est plus jouer sur les mots de dire cela.

Le terme de neutralité carbone suppose une sorte d'impunité climatique

Le terme de "neutralité carbone" est pire encore puisqu'il suppose une sorte d'impunité climatique: celui qui est neutre en carbone n'a plus rien à se reprocher. Or, lorsque l'on émet du CO2, celui-ci part dans l'atmosphère et y reste, même si par ailleurs on s'arrange pour réduire l'empreinte carbone d'un paysan indien à notre place. Je suis opposé à cette forme d'absolution climatique, c'est avant tout chez nous qu'il faut réduire les émissions. D'autre part, le terme de "neutralité carbone" recouvre des réalités très différentes. Certaines entreprises se prétendant climatiquement neutres font de gros efforts en amont pour réduire leurs propres émissions, alors que d'autres se contentent de recourir à la compensation. La neutralité est à cet égard un écran de fumée.

Selon vous, la compensation est-elle un frein ou un moteur au changement de pratiques des consommateurs?

Dans la mesure où elle prétend ôter leur impact climatique à certaines activités humaines, elle dispense les consommateurs de changer leurs habitudes. Quelle raison de renoncer à un week-end à Barcelone puisque grâce à la compensation mon vol n'a plus d'impact sur le climat? La compensation a donc un effet potentiellement contre-incitatif. Les prestataires le savent et suggèrent sur leur site Internet de commencer par réduire toutes les émissions évitables avant de ne compenser que le noyau d'émissions qui restent inévitables. Mais qui peut prétendre n'avoir plus aucune marge de réduction? Nous pouvons toujours faire quelques petits efforts supplémentaires et le choix de ce qui est inévitable est hautement subjectif.

Dans la grande distribution, au lieu de compenser carbone, ne vaudrait-il pas mieux repenser le système d'achat à la base?

La compensation est fille d'une économie globalisée qui prend conscience de ses faiblesses. Les échanges internationaux, les flux de matière et d'énergie, n'ont cessé de croître de plus en plus vite depuis les années 1950, et avec eux un cortège d'effets néfastes sur les plans sanitaires et environnementaux. Ce grand bateau prend l'eau de toutes parts et la compensation essaie de colmater une brèche. Donc oui, il vaudrait mieux repenser le système d'achat. Repartir sur une base plus locale et changer certaines habitudes. Du côté de la production, je crois fermement à la réorientation sous contrainte de l'économie. Taxer l'énergie me semble indispensable. Du côté de la consommation, il faudra bien un jour faire face à la réalité et cesser d'associer systématiquement la possession matérielle au bonheur.

Le gouvernement va introduire "l'étiquetage carbone" pour les produits de grande consommation en 2011...

L'étiquetage permet le choix éclairé des consommateurs. En cela il est une bonne idée, à condition bien sûr que les méthodologies de calcul soient les mêmes pour tous les produits. Mais le risque est que cette information vienne se surajouter aux autres (bio, équitable, local, sans OGM, etc.). Un débat et des recherches sur les compatibilités et contradictions existant entre ces différents labels me semblent indispensables.

Source : lexpress.fr

 

 

 

Comment fonctionne la compensation carbone? Ce procédé est-il utile dans la lutte contre le réchauffement climatique? Augustin Fragnière, enseignant-chercheur à l'Université de Lausanne, nous éclaire sur cette pratique au succès croissant.

Vous avez peut-être déjà entendu parler de la compensation carbone? Yann Arthus-Bertrand a popularisé ce concept, à la télévision: pour compenser les émissions de CO2 générées par ses programmes (transport des équipes, logistique, etc.), la production finance des projets "propres". Certaines compagnies aériennes permettent également à leurs passagers de participer, sous forme de dons, à des projets dans le domaine des énergies renouvelables, de l'efficacité énergétique ou de la reforestation. Ils compensent ainsi les émissions de CO2 de leur vol. Tout le monde peut en fait acheter des "crédits carbone", par le biais de prestataires, pour "compenser" son impact sur l'environnement. Ce procédé est-il vraiment efficace pour lutter contre le réchauffement, ou s'agit-t-il d'un moyen de s'acheter une bonne conscience écolo? Les explications d'Augustin Fragnière, enseignant-chercheur à l'Université de Lausanne.

Qu'est-ce que la compensation carbone ?

La compensation propose de "neutraliser" les émissions de gaz à effet de serre (GES) par l'achat de "crédits carbone". Ces crédits correspondent à des réductions d'émissions le plus souvent obtenues dans les pays en développement par le biais d'énergies renouvelables, du captage et de la destruction de gaz à effet de serre, de la plantation d'arbres, etc. Chaque crédit correspond à une tonne de CO2 en moins dans l'atmosphère. Il suffit théoriquement d'acheter un nombre de crédits équivalent à l'ensemble de ses propres émissions pour pouvoir se prétendre "climatiquement neutre". Il faut bien distinguer le marché de la compensation institutionnalisée lié au protocole de Kyoto (le Mécanisme pour un développement propre ou MDP, qui s'adresse aux grandes entreprises des pays occidentaux), et le marché de la compensation volontaire qui s'adresse à tout un chacun.

 

Le calcul de la quantité de GES émise par une activité particulière ne peut être exact en raison de la variabilité des paramètres à prendre en compte. La meilleure preuve en est que pour un vol en avion, par exemple Paris/New York, les résultats obtenus auprès de différents prestataires de compensation varient du simple au quadruple. Quant au calcul consistant à déterminer la quantité de GES économisée par un projet de compensation, il ne peut l'être non plus, dans la mesure où il se base sur des scénarios d'anticipation des émissions de GES entachés d'incertitude.

Comment est régulé ce marché ? Existe-t-il des labels clairement identifiables par les consommateurs?

Le marché institutionnalisé est régulé par les Nation unies qui édictent un certain nombre de règles et de marches à suivre, ce qui n'ôte pas grand chose aux problèmes de calcul déjà mentionnés. Le marché de la compensation volontaire a vu le jour spontanément et n'est donc pas du tout régulé. On y trouve des prestataires et des projets de compensation de toutes les qualités, du pire au meilleur. Mais il existe en effet différents labels qui proposent des critères de qualité. On peut même dire que ceux-ci prolifèrent. On en compte actuellement une vingtaine dont les plus connus sont le Voluntary Carbon Standard (VCS) et le Gold Standard. Ce manque d'unité et de régulation est une faiblesse, car il est difficile pour le consommateur de trier le bon grain de l'ivraie.

Cette méthode, présentée comme un système de vases communicants irréprochable, ou le terme de "neutralité carbone" avancé par les prestataires, ne vous paraissent-ils pas abusifs ?

Compte tenu des problèmes de calcul, il est clair que cette présentation de la compensation est abusive. C'est malheureusement la vision qu'en donne l'énorme majorité des prestataires. Le terme même de "compensation" suggère qu'un équilibre parfait est atteint entre GES émis et GES évités, ce qui ne correspond pas à la réalité des faits. Et lorsqu'on voit que le résultat des calculs peut varier d'un facteur quatre, ce n'est plus jouer sur les mots de dire cela.

Le terme de neutralité carbone suppose une sorte d'impunité climatique

Le terme de "neutralité carbone" est pire encore puisqu'il suppose une sorte d'impunité climatique: celui qui est neutre en carbone n'a plus rien à se reprocher. Or, lorsque l'on émet du CO2, celui-ci part dans l'atmosphère et y reste, même si par ailleurs on s'arrange pour réduire l'empreinte carbone d'un paysan indien à notre place. Je suis opposé à cette forme d'absolution climatique, c'est avant tout chez nous qu'il faut réduire les émissions. D'autre part, le terme de "neutralité carbone" recouvre des réalités très différentes. Certaines entreprises se prétendant climatiquement neutres font de gros efforts en amont pour réduire leurs propres émissions, alors que d'autres se contentent de recourir à la compensation. La neutralité est à cet égard un écran de fumée.

Selon vous, la compensation est-elle un frein ou un moteur au changement de pratiques des consommateurs?

Dans la mesure où elle prétend ôter leur impact climatique à certaines activités humaines, elle dispense les consommateurs de changer leurs habitudes. Quelle raison de renoncer à un week-end à Barcelone puisque grâce à la compensation mon vol n'a plus d'impact sur le climat? La compensation a donc un effet potentiellement contre-incitatif. Les prestataires le savent et suggèrent sur leur site Internet de commencer par réduire toutes les émissions évitables avant de ne compenser que le noyau d'émissions qui restent inévitables. Mais qui peut prétendre n'avoir plus aucune marge de réduction? Nous pouvons toujours faire quelques petits efforts supplémentaires et le choix de ce qui est inévitable est hautement subjectif.

Dans la grande distribution, au lieu de compenser carbone, ne vaudrait-il pas mieux repenser le système d'achat à la base?

La compensation est fille d'une économie globalisée qui prend conscience de ses faiblesses. Les échanges internationaux, les flux de matière et d'énergie, n'ont cessé de croître de plus en plus vite depuis les années 1950, et avec eux un cortège d'effets néfastes sur les plans sanitaires et environnementaux. Ce grand bateau prend l'eau de toutes parts et la compensation essaie de colmater une brèche. Donc oui, il vaudrait mieux repenser le système d'achat. Repartir sur une base plus locale et changer certaines habitudes. Du côté de la production, je crois fermement à la réorientation sous contrainte de l'économie. Taxer l'énergie me semble indispensable. Du côté de la consommation, il faudra bien un jour faire face à la réalité et cesser d'associer systématiquement la possession matérielle au bonheur.

Le gouvernement va introduire "l'étiquetage carbone" pour les produits de grande consommation en 2011...

L'étiquetage permet le choix éclairé des consommateurs. En cela il est une bonne idée, à condition bien sûr que les méthodologies de calcul soient les mêmes pour tous les produits. Mais le risque est que cette information vienne se surajouter aux autres (bio, équitable, local, sans OGM, etc.). Un débat et des recherches sur les compatibilités et contradictions existant entre ces différents labels me semblent indispensables.

Source : lexpress.fr

 
Par Denis-Zodo - Publié dans : Environnement - Communauté : BLOGS, en parler ...
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Partager    
Retour à l'accueil

Profil

Images Aléatoires

Syndication

  • Flux RSS des articles

Calendrier

Septembre 2010
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30      
<< < > >>

Recommander

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés